Le mythe occidental de purification et les réalités hybrides - Où l’on cherche à comprendre pourquoi le scientisme est terrorisé par l’économie solidaire et par les bestioles dans les jardins

Anne Salmon
2016

EMES Conferences Selected Papers Series, ECSP-P16-10

L’économie solidaire est un objet étrange, hybride, embrouillé. Embrouillée de par ses dénominations multiples : économie sociale et solidaire en Europe, économie solidaire et populaire en Amérique du Sud, économie solidaire et communautaire au Canada. Embrouillée de part la diversité des pratiques qu’elle recouvre : service de la vie quotidienne, aide à domicile, circuits courts entre producteurs et consommateurs (AMAP, commerce équitable par exemple.), jardins solidaires, finances solidaires, monnaies sociales, coopératives d’énergies renouvelables, démarches de développement local impliquant la participation des habitants etc. Embrouillée de par la diversité des principes et l’hybridation des ressources qu’elle mobilise, marchand, non marchand, non monétaire. Plus encore, l’économie solidaire mêle des dimensions souvent soigneusement séparées.

Ici, le politique, l’économique et le social sont articulés. Il n’y a pas pour parler comme Arendt, d’un côté le travail et l’œuvre et de l’autre la parole et l’action, ou selon d’autres catégories, d’un côté le service, de l’autre le plaidoyer. Il apparait au contraire que les expérimentations concrètes et les expressions publiques sont imbriquées. De la même manière se tissent de nouvelles relations entre le savant et le néophyte, entre la science et le « sens commun » au travers d’initiatives qui se caractérisent souvent par le fait qu’elles sont au croisement de savoirs et font dialoguer nouvelles technologies et techniques traditionnelles, pratiques coutumières et démarches autoréflexives, routines et innovations, actions et délibérations.

Cet entremêlement suscite l’étonnement. Certaines réactions consistent à se demander : quels sont les points communs entre ces expériences plus ou moins durables, plus ou moins généralisables, plus ou moins stimulantes ? Ont-elles quelque chose à voir avec une ambition émancipatrice universaliste ? Peuvent-elles ou non faire mouvement ? Quelle est l’unité de cet ensemble disparate ? Au delà l’hétérogénéité comment penser l’homogénéité ? D’autres commentaires, plus lapidaires affirment que l’économie sociale et solidaire n’a pas de consistance, ni d’existence. Cette production d’absence pour reprendre les termes de Sousa Santos peut être considérée comme une péripétie du débat intellectuel. Elle peut toutefois être envisagée comme le symptôme d’un blocage épistémologique qui freine la prise en compte de réalités métissées que le scientisme a tendance à refouler dans l’univers préscientifique des choses indéterminées auxquelles, justement, par abstraction, il faudrait donner forme.

Il apparaît effectivement des difficultés à reconnaitre les réalités hybrides. C’est ce que souligne Latour lorsqu’il affirme à propos des modernes : « Les hybrides offrent à leurs yeux l’horreur qu’il faut éviter à tout prix par une incessante et maniaque purification.» L’économie solidaire se heurte-t-elle comme d’autres objets hybrides, à cet effroi que révèlent les approches anthropologiques de la modernité ? Ce type de questionnement est assez inhabituel puisqu’il revient à proposer une enquête mêlant anthropologie et épistémologie afin de comprendre les réticences scientifiques face aux initiatives populaires qui se multiplient. Centrée sur l’étude de la prégnance du mythe occidental de la purification, l’analyse se propose d’en expliciter les implications épistémologiques tout particulièrement lorsqu’elles conduisent à concevoir le projet de connaissance sous l’angle d’une simplification-abstraction visant à réduire le réel humain à un déterminant, à un principe, à un mobile d’action contribuant ainsi à hisser ce système univoque au rang des vérités universelles.

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