De l’ESS à l’économie de marché, il n’y a qu’un pas (en arrière) !

Rene Knussel | Michael Gonin
2016

EMES Conferences Selected Papers Series, ECSP-P16-01

Face aux scandales qu ébranlent régulièrement l’économie marchande (marchés financiers, scandale Volkswagen, etc.), plusieurs modèles alternatifs ont (re-)gagné en visibilité. Parmi eux, l’Economie sociale et solidaire (ESS) s’affiche en tant qu’alternative dont les acteurs visent l’avènement d’un nouvel ordre économique et social. Pour eux, la finalité de l’économie dépasse celle du simple profit pour inclure également des notions de responsabilité sociale, de participation aux décisions, de gestion démocratique et autonome ou encore de primauté de la personne sur le capital, en particulier dans la répartition des revenus.

Or, l’ESS ne représente pas le seul modèle alternatif. Le mouvement de l’entreprenariat social (ES) entend lui aussi se constituer comme une alternative à une économie marchande sans règles et sans lois. Il en va de même pour d’autres approches telles que la Responsabilité sociale des entreprises (RSE), dont il ne sera pas question ici, mais qui complexifient l’appréhension du territoire.

Dans des pays où l’ESS est bien établie (p.ex. France), on peut se demander si l’émergence de ces nouvelles alternatives telles que l’ES ne signifie pas que l’ESS n’a pas réussi à s’imposer en tant que solution pertinente aux maux inhérents à une économie de marché débridée. En d’autres termes, pourquoi l’ESS ne parvient-elle pas à résister à l’entrepreneuriat social, aussi d’un point de vue normatif? Est-ce parce qu’elle n’arrive pas atteindre les buts qu’elle s’était fixés, notamment celui de construire une économie parfaitement intégrée dans une société idéale à la place du marché néolibéral? Le positionnement de l’ESS ne perd-il pas également de sa pertinence lorsqu’elle est confrontée à des projets sociaux qui ne s’opposent pas, dans le fond, à une certaine logique de marché? La dichotomie social – marché, qui représente en effet souvent le fondement d’une ESS définie de manière relative, en opposition ou en complément au ‘marché’, est-elle encore d’actualité?

Face à l’émergence de l’ES et son influence grandissante dans la majorité des systèmes socio-économiques du monde, il y a lieu de s’interroger sur ce qui fait l’ESS aujourd’hui. Certes, la violence de certains rapports économiques a contraint une partie de la population à créer un espace protégeant sa survie, au XIXème siècle en particulier. Mais dans le monde du XXIème siècle, quelle est la consistance de l’ESS et à quoi tient sa relative reviviscence de ces dernières décennies? Comment l’identifier et pour quels buts? L’ESS qui s’est redéployée ces dernières années a-t-elle bénéficié de vecteurs particuliers? A-t-elle engendré des espaces spécifiques? Permet-elle le déploiement de rapports particuliers entre ses adhérents? Répond-elle à des questions ou des problèmes particuliers auxquels elle apporterait une ou des solutions spécifiques que les autres alternatives ne peuvent offrir? Quels sont les signes identitaires dans lesquels l’ensemble de ses composantes se reconnaît sans hésitation? Cela est-il suffisant à générer un ensemble identitaire commun et distinct des autres mouvements alternatifs?

En bref: peut-on et/ou veut-on identifier de façon claire une ESS qui se distingue des autres alternatives au marché et si oui, pour quelles fins? Si les paradigmes de l’ES et de l’ESS ne s’excluent pas fondamentalement, quels sont la pertinence et le besoin de développer deux types d’économie alternative en parallèle? Face à l’ES et ses objectifs, l’ESS offre-t-elle des avantages spécifiques pertinents au développement sociétal, ou du moins à celui de certains groupes d’individus particuliers?

L’intérêt est de comprendre s’il existe des différences notoires entre les deux mouvements, en particulier quant aux finalités ainsi qu’aux logiques engagées dans les démarches pour les atteindre. On peut déjà esquisser l’hypothèse que l’importance que joue l’économique par rapport au social et à l’écologique, par exemple, est différente. Dans l’ES, l’économique continuerait à jouer un rôle central, en recherchant une optimisation des performances financières et sociales ainsi qu’une utilisation judicieuse voire une préservation des ressources humaines et naturelles. Au sein de l’ESS, l’économique serait relatif au regard des avantages sociaux et/ou environnementaux.

La réflexion est conduite sur la base des observations de la structuration et l’évolution récente de l’ESS en Suisse romande. Elle se fonde sur un travail d’enquête mené dans le canton de Vaud (Suisse) ainsi que sur les observations des auteurs concernant l’histoire récente de l’ESS et l’émergence du mouvement de l’ES sur ce territoire.

Dans un premier temps, il s’agit de rassembler les sources sur lesquelles se fondent les discours de l’ESS et de l’ES pour en discuter leurs affirmations principales. L’objectif est notamment d’identifier en quoi l’ESS d’aujourd’hui cherche à se démarquer des autres types d’action socio-économique, notamment de l’entrepreneuriat social ou en quoi elle s’en différencie objectivement.

Dans un deuxième temps, les discours tenus par les parties prenantes de l’ESS romande sont confrontés aux résultats de l’étude empirique vaudoise menée au cours de ces deux dernières années. Il s’agit entre autres de voir comment certaines valeurs considérées comme des caractéristiques centrales de l’ESS, telles que la démocratie et la solidarité, sont vécues par les acteurs ESS eux-mêmes. De plus, l’ESS fait l’objet d’une mise en perspective avec l’ES.

La discussion qui en suit met en lumière les implications de ces observations pour les perspectives de développement de l’ESS et de l’ES. Les liens — tensions comme rapprochement — entre les deux approches feront l’objet d’une discussion ouverte et sans parti pris.

De l’ESS à l’économie de marché, il n’y a qu’un pas (en arrière) !

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